Jour 20, Pomquet (Nouvelle-Ecosse), 1380 km.
Comme Windows XP ET les claviers anglophones demeurent pour moi un mystere, vous devrez malheureusement imaginer les accents…
Apres avoir pris tant de temps pour traverser le Quebec et le Nouveau-Brunswick, voici maintenant que changeons de province a un rythme effarant. Et, fideles a nous-memes, nous trouvons tout de meme le temps de remplir nos journees d’aventures - a moins que ce ne soit elles qui finnissent toujours par nous trouver!
Jour 18, Moncton (NB) -> Borden-Carleton (IPE)
Entre Moncton et Shediac, les nuages et les vaches couchees dans les champs nous promettent de la pluie. Qu’a cela ne tienne: nous roulons a vive allure sur la superbe Shediac Road en compagnie de Sacha, l’amie de Josianne (qui fait partie de l’equipe provinciale de cyclisme sur route!) sous un soleil qui nous rappelle que le ciel peut aussi etre bleu.
Shediac, capitale mondiale du homard, nous accueille avec son homard geant (le plus gros au monde, evidemment). Apres les photos de circonstance, nous discutons avec Francois-Eugene et Amelie, de Montreal, qui sont en route pour les Iles-de-la-Madeleine, ou ils travailleront pour l’ete. Comme d’habitude, notre liste d’endroits a visiter s’allonge…
Malgre les nuages qui s’amoncellent, le vent nous pousse a vive allure vers notre destination du jour: l’Ile-du-Prince-Edouard. “A ce rythme, on arrivera au pont vers 17h30…”
Comme toujours, il suffit de faire des previsions pour que l’imprevisible survienne. Rattrapees par la pluie, nous nous eloignons de la transcanadienne en empruntant une jolie (et isolee) route de campagne, la 955. Juste comme nous commencons a etre un peu marabout (signe precurseur de la collation) et decidons de prendre une pause au prochain detour, mon pneu arriere decide de se deglonfler. Apres une bonne collation, nous nous mettons a l’ouvrage, aidees de Don Sears et de son compresseur a air. Comme Josianne s’emerveille devant la gentillesse des gens au Canada, il rencherit: “Yeah, it’s a great country. Where in the world could you cycle and be free like this? We complain a lot about taxes, the English complain about the French and the French complain about the English, but in the end we don’t shoot at each othe…” (”Oui, c’est un grand pays. Ou dans le monde pourrait-on pedaler et etre aussi libre? Nous nous plaignons des taxes, les anglophones se plaignent des francophones et les francophones se plaignent des anglophones, mais il reste que nous ne nous tirons pas dessus…”) Meme si nous ne partageons pas son elan de patriotisme, nous devons lui accorder ceci: nous nous faisons un devoir de profiter de chaque instant passe a pedaler et nous mesurons la chance que nous avons de pouvoir le faire…
Chance, le mot est relatif: 45 minutes plus tard, c’est au tour de Josianne de voir son pneu (arriere, evidemment, c’est plus long a changer) s’aplatir. Sur le terrain a cote de nous, il y a plein de petites fleurs blanches, comme un tapis de neige. Les brulots nous devorent vivantes, et notre pompe fait des siennes. Mais ce soir, nous seront sur l’Ile-du-Prince-Edouard!
En effet, quelques crises d’hysterie (surtout a cause des mouches, quelle plaie) et de fous rires devant l’absurdite de la situation plus tard, le pont de la Confederation se profile a l’horizon. Nous redoublons d’ardeur, motivees par sa silhouette en montagne russe. Nous ne souhaitons qu’une chose: qu’a 19h30, il y ait encore des navettes pour le traverser… En effet, pas question de franchir les 12.9 km qui nous separent de l’Ile en pedalant: non seulement le vent ou les voitures auraient tot fait de nous faucher, mais en plus, c’est interdit.
Exaltees, nous pedalons nos derniers kilometres au Nouveau-Brunswick, terre de toutes les surprises. Quand je repense aux larmes de douleur et de frayeur qui ont accompagne ceux du Quebec, je me dis que vraiment, les routes se suivent mais ne se ressemblent pas. Par-dela les marais qui bordent la route, le ciel se degage, dome bleu au-dessus de l’Ile. Il faut qu’il y ait une navette.
Au centre d’information, apres deux portes barrees, nous ouvrons la troisieme (il fallait quand meme que ce soit excitant jusqu’au bout) et finissons par obtenir une navette. A notre grand bonheur, il y un camping juste a l’entree de l’Ile, et meme un restaurant de motel ou nous nous devorons un repas en d’autres circonstances decevant et trop cher. Mais nous rayonnons: nous voila enfin sur l’Ile! Malgre nos bonnes intentions de chanter a tue-tete dans la tente, nous tombons litteralement dans le coma au beau milieu d’une chanson.
Jour 19, Borden-Carleton -> Lord Selkirk’s Park (IPE)
Au matin, notre thermometre (en l’occurence, le pot de tartinade au chocolat riche en gras hydrogenes) nous indique que “le monde froid et hostile” (Josianne) est de retour avec le ciel gris - mais sur l’Ile-du-Prince-Edouard, rien ne semble pouvoir ternir le paysage, qui explose de terres rouges, de verts tendres, de pommiers roses, de pissenlits jaunes et de vaches noir et blanc. Il faut dire que nos lunettes oranges (merci a Pierre Huppe, optometriste!) exacerbent un peu leur eclat - mais comme dirait Josianne, “Laissez-nous notre illusion!”
Les petites routes de campagne que nous empruntons semblent deposees delicatement dans le paysage et laissent a Josianne le temps de rester perplexe quant a la sorte de cereales qui poussent et aux rotations des cultures, et a moi de regarder ma roue avant qui se colore, elle aussi, de rouille. Des champs de jeunes cereales s’etendent jusqu’a la mer, qui n’est jamais bien loin. Sur le bord de la route, nous croisons vaches, moutons, chevaux, petits garcons en impermeable qui jouent avec leur chien, et meme une portee de bebes renards roux.
Apres plus de 60 km, Charlottetown, berceau de la Confederation, nous accueille dans le soleil, qui s’est remis de la partie. Nous y passerons plus de trois heures bien remplies, ou nous faisons le plein, decouvrons le Bulk Barn (le paradis du vrac, voir photo) et la creme glacee Cows. Devant le Centre des Arts de la Confederation, tous les drapeaux du pays flottent fierement dans le vent. Tous? Non. Il existe encore un drapeau irreductible, obstinement enroule autour de son mat, immobile… Je vous laisse decouvrir de quelle province il s’agit…
Il est deja 17h et 40 km de campagne s’etirent devant nous avant d’arriver au parc Lord Selkirk’s, ou nous avons decide de passer la nuit. Notre fatigue sera recompensee: le parc, pas encore ouvert, donne sur la mer. Nous deposons nos velos, passons la mince cloture de fil barbele qui nous separe des falaises rouges et nous etendons dans l’herbe devant un soleil pret a plonger. Nous etirons nos muscles courbatures, les vagues bruissent doucement dans les herbes en contrebas. Un moment parfait.
Le ciel s’etoile a l’infini - il y a si peu de lumiere qu’on voit meme la Voie Lactee. Au matin, le champ est couvert de bruine blanche, signe que le mercure est descendu sous zero. Mais ca, je l’avais devine: mon sac de couchage de duvet etant humide, j’ai gele une bonne partie de la nuit. Une fille avertie en vaut deux: il ne faudra pas repeter l’erreur a Terre-Neuve… qui se rapproche d’ailleurs a vive allure, puisqu’aujourd’hui, nous prenons le traversier pour la Nouvelle-Ecosse.
Jour 20, Lord Selkirk’s Park (IPE) -> Pomquet (N-E)
Parties de bon matin pour prendre le traversier de 9h30, nous pedalons dans le froid matinal. “Maudit qu’il fait frette au Canada!” N’empeche, comme d’habitude, nous finissons par arriver a destination. Sur le traversier, Peggy, une Ontarienne qui vit sa retraite avec son marie sur l’Ile, me promet que nous irons “all the way down to Antigonish”, puis se ravise avec Josianne: “Well, up and down to Antigonish”.
En effet, les 56 kilometres qui nous separent d’Antigonish (apres les 25 sur l’Ile, puis les 20 autres pour se rendre a New Glasgow) ne sont que montagnes russes, sans aucun plat. Decidees a atteindre le Bed&Breakfast des amis de Josianne ou nous avons ete invitees pour la nuit, nous pedalons sans relache sur la transcanadienne (erreur que nous ne referons plus: il doit bien s’agir de la route la plus desagreable au Canada, avec le traffic, les camions et l’absence de paysage epoustouflant), prenant une pause a toutes les deux cotes pour manger un peu de chocolat avant de redescendre, de remonter, de redescendre et d’avoir mal aux fesses. Les grosses journees precedentes commencent a se faire sentir, tout comme la hate d’arriver. A 25 km, Josianne telephone pour annoncer notre arrivee, dans deux heures. Au moment ou je l’entends dire:”Oh… maybe three hours then”, je sais que quelque chose ne tourne pas rond (et que ce ne sont pas les petites mouches, qui me rendent completement folle alors que j’enfile mon manteau en prevision de la pluie qui nous guette). En effet, le Porter’s B&B n’est pas exactement a Antigonish, mais plutot 20 km apres.
Meme si nous reussissons a prendre une petite route secondaire jusqu’a Antigonish, l’epuisement et une pointe de decouragement se font sentir. Apres un souper en vitesse a Antigonish, nous reprenons la route. Comme le ciel, je broie du noir. Mais je me dis qu’il y a pire, et Josianne est la, comme toujours, pour me remonter le moral. Sans compter la vie, qui trouve toujours moyen de nous faire passer ses messages…
Quelques kilometres apres Antigonish et apres avoir rappele au B&B pour obtenir des indications plus precises que celles de la station-service (ne jamais se fier au sens de l’orientation des gens, telle est notre devise), un homme nous hele de l’autre cote de la route. “Where are you headead?” (”Ou allez-vous?”) Il traverse la rue en boitant et vient nous rejoindre, sac au dos. Stephane est parti de St.John’s (Terre-Neuve) le 3 avril, avec le projet de traverser le Canada a pied (il l’a deja traverse deux fois en canot!). Sauf que depuis, il a decouvert qu’il avait les pieds plats, et malgre trois semaines de repos, il ne peut plus avancer. C’est la gorge serree qu’il nous encourage le plus sincerement du monde a continuer, et qu’il nous apprend qu’il a pris la decision, deux heures plus tot, de retourner chez lui… a Saint-Redempteur. Apres des aurevoirs charges d’emotions, nos 135 km de la journee, le trafic de la transcanadienne, la pluie, le vent, l’epuisement, tout cela nous semble un prix bien derisoire a payer pour la poursuite de notre reve transcanadien. Nous esperons que ce changement de cap t’emmenera vers des routes insoupconnees, Stephane.
Le soleil baisse, al route se fait plus calme, les couleurs, plus douces… Il est 20h30, il y a plus de 13 heures que nous sommes montees en selle. Au coin de la route, nous apercevons Bill, du Porter’s, qui nous attend pour nous montrer le chemin du B&B. Comme nous prenons le chemin de Pomquet, bastion acadien, le soleil descend finalement derriere les nuages, y laissant une frange etincelante et poussant ses derniers rayons vers le ciel. Si ce n’etait pas assez pour effacer la fatigue de la journee, l’accueil qui nous est reserve, lui, acheve de nous combler. C’est donc epuisees mais heureuses que nous nous mettons au lit, sans avoir le temps de ressasser les evenements de cette trop longue journee dans notre tete - car des qu’elle se pose sur l’oreiller, nous plongeons dans un profond sommeil.
*
Apres cet interminable recit, nous voila toujours a Pomquet, d’ou nous partirons bientot pour franchir en deux jours le chemin qui nous separe de North Sydney, ou nous prendrons le traversier pour Terre-Neuve dimanche. Cette derniere province marimitime, elevee au rang de veritable mythe au cours des dernieres semaines, nous excite autant qu’elle nous effraie. Esperons que la longue route qui nous menera a St.John’s sera un peu ensoleillee - et qu’a defaut d’etre chaude ou seche, nos sacs de couchage, eux, le demeureront!