Jour 60, Calgary (Alberta), 4429 km.
Brutal.
Il n’y a pas d’autre mot.
On aura beau vous avoir prevenu, averti, on vous l’aura repete encore et encore, jusqu’a ce que vous disiez “Bon, bon, ok, je te crois” d’un air distrait pour avoir la paix, mais sans vraiment y croire, parce qu’en realite vous ne le croirez que lorsque vous y ferez face, tout d’un coup, alors que sans prevenir, sans avertir, paf, plus rien, le vide, le neant, ou plutot l’absence parce que c’est encore plus grand, paf, la route qui monte et soudain au bout c’est le ciel, et l’horizon a perte de vue, et puis plus rien, plus rien,
plus de montagnes.
Et c’est a ce moment que Josianne dit, blasee: “Je te l’avais dit! Bienvenue dans les Prairies!”
(Bon, il reste bien quelques montees, longues et roulantes comme on les dit par ici, et meme une assez feroce en sortant de Cochrane alors qu’on ne s’y attend pas et qu’on est deja fatiguee, mais force nous est de constater que les Rocheuses sont derriere nous, en fait il n’y a qu’a se retourner pour bel et bien le constater, qu’elles sont la, dans toute leur brutalite, debout dans la distance derriere l’orage qui nous menace, et je nous revois a la sortie de Vancouver, petites cyclistes bien ambitieuses et anxieuses devant ces geantes brumeuses et menacantes, et je me dis que meme apres avoir ete traversees, ces montagnes ne s’avoueront jamais vaincues, et ne cesseront jamais d’impressionner.)
Nous voici donc maintenant a Calgary, un jour trop tard pour la fete du Canada, une semaine trop tot pour le Stampede, et juste a temps pour profiter d’une ou deux journees de conge (que nous avons elevees au rang de luxe ces derniers temps) en compagnie des Harris, des amis de Josianne, et de Carl, notre ami de Vancouver rencontre par hasard sur la Promenade des Glaciers, mais c’est une autre histoire.
Et ca tombe bien. Parce que des histoires, on en a tout plein a vous raconter.
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Mosquitus Voracius
Cedars Campground. Juste apres Sicamous, et la creme glacee gelato tout a fait exquise (mais c’est un pleonasme), de retour sur la 1. Un petit camping tranquille, avec des douches, une piscine interieure, ET un spa. Le monsieur tres gentil nous fait meme une faveur, on ne paie pas pour la troisieme personne (en l’occurence Martin) de notre party, “because the flies are bad”. Pfff, on en a vu d’autres qu’on se dit, vous savez, on arrive quand meme de Terre-Neuve, alors amenez-en des mouches, on a de l’AfterBite (”La meilleure invention au monde - parce que si la citronnelle fonctionnait, ce serait la citronnelle, mais comme ca ne fonctionne PAS, bein c’est l’AfterBite”, selon une Josianne desormais accro a l’ammoniaque).
Erreur.
Aussitot descendus de nos velos, c’est le cauchemar: des nuees de moustiques nous entourent, attaquent chaque parcelle de peau decouverte (incluant les yeux), s’infiltrent entre nos vetements, nous piquent a travers trois epaisseurs. On se croirait dans un film d’Hitchcock, sauf que ce ne sont pas des oiseaux, mais bien une race jusqu’alors inconnue de moustiques, des surmaringouins qui nous assaillent, silencieux, rapides, cruels et sans merci - on dirait presque qu’ils piquent pour le plaisir. Martin se debat malgre son chapeau-moustiquaire, Andree danse la gigue en tentant de se tenter (du verbe: monter la tente) tout en injuriant ces sales bestioles, et Josianne s’est deja sauvee en courant vers les toilettes des dames (avec sa chair de categorie AAA, c’est la meilleure chose a faire face a ces creatures sanguinaires), ou nous passerons toute la soiree.
Cedars Campground aurait pu etre un horrible souvenir (la nuit venue - ou plutot le crepuscule, car on ne veille jamais aussi tard que le soleil - il faut etre de veritables strateges pour reussir a entrer dans la tente avant les vampires, ok un deux trois go JE RENTRE FERME LE ZIP slap slap slap (etc.) quin toe t’es MORT ah non zut c’pas tuable c’t'affaire-la, ANDREE DONNE-MOI L’AFTERBIIITE!, et il faut garder son sang-froid en les entendant voler, on dirait qu’il pleut tellement il y en a, c’est par centaines qu’ils nous guettent entre la tente et le double-toit, veritables hordes voraces et feroces n’attendant que l’une de nous deux sorte pour aller faire pipi, ce qui, evidemment, est ineluctable), Cedars Campground aurait pu etre un horrible souvenir, donc.
Mais ce qu’il nous en reste, c’est le souvenir d’une soiree dans les toilettes, passee a taper quelques moustiques autour d’un bon repas (des pates au brocoli et au saumon en canne, je crois) tout en se racontant des histoires de vie, un vrai souvenir de voyage, quoi. Il nous reste ca et une histoire a raconter, ainsi qu’une immunite totale au virus du Nil, sans aucun doute.
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All More than you can eat
Il est loin, le temps ou nous trainions des reserves de nourriture et 4 litres d’eau supplementaires pour traverser les 57 kilometres sans village de la vallee de la Matapedia. Une canne de saumon, trois pains plats, du beurre de peanut, une pomme, quelques barres tendres et PowerBar, ca doit bien etre assez pour permettre a trois cyclistes de rouler 120 km dans le Parc National des Glaciers au beau milieu des Rocheuses, non?
Apres s’etre eloignes et rapproches (verticalement) de la riviere bleu-vert toute la matinee et avoir roule dans de sombres tunnels anti-avalanches, c’est avec un peu d’anxiete que nous nous attaquons a Rogers Pass (en fait, ce n’est pas vraiment une attaque, ca n’a rien d’aggressif, et de toute facon le combat est perdu d’avance: personne n’en sort gagnant, le col sera franchi et nos jambes auront mal, voila tout - et il y a un plaisir presque malsain a souffrir jusqu’au sommet, a finalement l’atteindre et regarder la petite pancarte qui indique jusqu’ou notre folie nous a portes encore, a se retourner et a voir le pourcentage de declinaison, pas si pire finalement, c’etait juste 2 kilometres a 6%, pas mal moins pire que Manning Park, eh?). En effet, nos reserves nous semblent tout a coup bien maigres pour tenir jusqu’au souper - sans compter que nous ne savons pas si nous pourrons nous rendre jusqu’a la prochaine epicerie aujourd’hui, puisqu’il est passe midi et que Golden est toujours obstinement a 80 km d’ici.
Arrives au sommet presque frais et dispos - “C’etait presque rien, Rogers Pass!” (mais dans les Rocheuses, la vengeance est un plat qui se mange froid, surtout au sommet: d’autres cols se chargeront plus tard de nous faire payer notre arrogance), c’est avec bonheur que nous nous dirigeons vers le restaurant du Best Western, et avec jubilation que nous constatons qu’il s’agit d’un buffet a volonte.
Laissant la classe au fond de nos bagages (si nous ne l’avons pas deja jetee par-dessus bord en chemin - c’est que ca pese lourd, a la longue), nous nous jetons sur la nourriture comme des grizzlis sur des cyclistes (un chauffeur d’autobus nous dira plus tard qu’on nous appelle des Meals on Wheels, c’est-a-dire des Repas sur roues)- il faut dire que le col, si banal soit-il, nous a quand meme creuse l’appetit. Apres une assiette debordante d’entrees, c’est au tour des pates. “Mmmm, de la sauce Alfredo… Hop, 3 tranches de, euh, je crois que c’est du boeuf, excellent… Ouh, du mais en grains! Miam miam, des bacon bits… Hum, ca manque de sauce… Du fromage! Oh, et un peu de salade, tiens, ah non zut, y’a plus de place…”
Apres deux assiettes et beaucoup trop de desserts (la serveuse, succombant aux beaux yeux de Martin, nous permet meme d’en prendre pour emporter… Non contente des 4-5 nanaimos, brownies et gateaux aux carottes rapportes par Martin, je me charge d’abuser et d’en rajouter jusqu’a ce que la petite boite ne ferme plus), la traduction anglaise de “Buffet a volonte”, “All you can eat” (Tout ce que vous pouvez manger), nous semble beaucoup plus appropriee: l’estomac a bel et bien une capacite limite, que nous avons certainement atteinte au cours de ce gargantuesque repas. Le coeur au bord des levres (”S’il n’y a pas d’abus, il n’y a pas de plaisir!”, selon notre devise), nous repartons donc vers Golden, remerciant le ciel que les 12 premiers kilometres descendent - et, etrangement, ne ressentant aucune necessite de nous nourrir durant les 80 kilometres que durera notre route vers Golden.
Ce soir-la, c’est tout de meme avec appetit que nous avons mange notre spaghetti - et nos nanaimos.
Il n’y a pas a dire, vive le velo!
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Clic Louise
Lake Louise n’est pas une vraie ville: il s’agit essentiellement de trois rues, d’un petit centre d’accueil, d’un camping et de boutiques attrape-touristes (70$ pour une epicerie de trois jours pour deux personnes, c’est cher - meme pour deux cyclistes sans fond (ou avec un fond tres loin, comme nous l’avons vu precedemment)) - et, bien sur, d’un lac. Nous ne pouvions evidemment pas passer par Lake Louise sans aller voir le lac. “C’est juste a 4 kilometres, de toute facon!”.
Apres 4 kilometres par en haut (lac de montagne, Andree, lac de montagne), nous arrivons aux abords du lac (apres avoir passe devant l’immense et monstrueux hotel Fairmount). Un morceau de ciel depose au creux des glaciers. Nous defilons sur la promenade de bois amenagee, esquissant le rituel sourire pour la posterite, clic, une deuxieme photo pour etre sure, clic, there you go (voyez par vous meme).
N’ayant pas envie de faire le tour du lac, nous nous arretons sur un banc pour diner, observant les touristes defiler. Souriez, clic, souriez, clic. Les autobus se relaient pour les deposer par centaines, ils font la file une dizaine de minutes pour arriver au bord de l’eau et prendre une photo, et puis les voila repartis vers un lac plus bleu.
Il est facile d’etre cynique envers les touristes. Apres tout, nous en sommes aussi. Mais est-ce cela, voyager? Prendre une photo, rapporter une preuve?
Ne pourrait-on pas simplement parfois se contenter de vivre mieux le moment et de le garder avec soi, plutot que de le mettre sur un support?
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Des bines dans le bois
“Ye, nous sommes au pays des ours: pourquoi ne pas aller faire cuire nos bines dans le bois, plutot que de s’arreter dans un endroit frequente et securitaire?”
Lorsque je propose un petit chemin de terre s’ecartant de la route, Josianne hesite: “S’il est barre, c’est certainement pour une bonne raison…” Je veux bien la rassurer, mais je ne peux m’empecher de parler et de faire du bruit. “Tiens, ce coin de soleil, la, ce serait bien pour faire secher la tente”…
Alors que je m’apprete a laisser mes sacoches exploser et repandre leur contenu un peu partout, Josianne revient avec empressement. Son ton calme et grave me fige sur place: “Andree, pack tes affaires, y’a un ours.”
Ne faisant ni une ni deux, je monte sur mon velo et me rend tranquillement, calmement, pleine de sang froid, de l’autre cote de la route. Puis, je me retourne, regardant Josianne tentant de remettre, tranquillement, calmement, pleine de sang froid, la tente dans son sac. “Es-tu correcte?” “Oui, oui…” Bravo Andree, tu t’es sauvee et c’est toi qui a le poivre de cayenne…
De nouveau sur la route, nous pedalons avec une rapide tranquilite. L’ours (noir) leve le museau de ses baies, nous fixe. C’est beau, un ours.
Mais plus on s’en eloigne, mieux on se sent…
(Ok, il parait tout petit sur la photo, mais en vrai, il etait plus gros!)
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Sunwapta Pass
Ce matin-la, en partant de la bien nommee Mosquito Creek (au moins, ce n’etait pas des voracius), nous avions deux cols devant nous. Nous franchirions d’abord le col Bow, ou la route s’eleverait a 2068 m d’altitude, notre plus haut point dans ce voyage. Ensuite, la route redescendrait a environ 1400 m, pour mieux remonter le col Sunwapta, culminant a 2027 m. Nous qui avions peur de nous ennuyer des montagnes…
De Lake Louise au col Bow, la route monte lentement, sans se fatiguer. L’ascension de ce dernier se fait donc sans heurt - a peine une petite colline, et nous voila rendues, hein, pas possible! L’autre versant nous apparait cependant beaucoup plus difficile, une longue descente de 6 kilometres a quelque 8% de declinaison. Mais nous nous la reservons pour le retour…
Pendant une cinquantaine de kilometres, nous descendons sans cesse, filant a vive allure devant les glaciers immobiles. Le soleil brulant rend les ruisseaux glaciaires invitants, et nous nous y jetons a qui mieux mieux, en rigolant et hurlant comme des petites filles.
Mais Sunwapta approche, et la route descend toujours. Les kilometres passent, et nous sommes toujours quelque 500 m plus bas que le col… Pedalant contre le vent sur un leger faux plat grimpant, la route disparait soudain au milieu des arbres, qui se mettent a escalader le flanc de la montagne. Ca y est, plus moyen de l’eviter: le col nous attend, et ca sent l’ascension.
La route se cambre finalement. Humblement, nous commencons notre montee. Puis, c’est le choc: devant nous, 100 m plus haut, les autobus defilent, perpendiculaires. L’elevation est brutale: apres une longue tete d’epingle dans un cul-de-sac de vallee, nous remontons toujours. La route contourne la montagne, puis remonte de plus belle. Josianne avance a pas de tortue, debout sur son velo. Mon souffle est court, le mental menace de lacher: apres quelques cercles dans un petit stationnement pour boire de l’eau et me rendre compte qu’il ne sert a rien de chialer, je reprends le chemin de la verticalite. En tout, nous aurons monte pendant pres de 15 kilometres, jusqu’au champ-de-glace Columbia.
Bien sur, il existe des cartes topographiques qui auraient pu nous avertir. Mais parfois, en velo, vaut mieux se contenter de la portion de route qui s’etend devant soi, sans angoisser sur celle qui nous attend. Et le sommet n’en est que plus exaltant.
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Livre d’images
Sur notre chemin de retour de Jasper vers Lac Louise (apres avoir grimpe Sunwapta Pass, de l’autre cote), nous avons rencontre Carl, qui se promenait par la:
Honeymoon Lake: ces montagnes ont donne faim a Josianne: ” Je veux des Toblerone!”:
Apres une soiree bien entouree avec trop peu de sommeil (a Jasper, nous avons rencontre un groupe de cyclistes qui pedalait vers l’Alaska, avec qui nous sommes restees debout jusqu’a l’heure des aurores boreales), nous avons fait une sieste aux chutes Athabasca:
Si on manque d’eau, pas grave, on prend de l’eau des ruisseaux. C’est la meilleure eau que j’aie jamais bue (et au diable la giardia!):
Plus de photos de notre journee du canyon:
Joyeuse Fete du Canada:
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Apres ces deux jours de repos bien merites et des plus agreables chez les Harris, famille que Josianne a connue il y a maintenant 2 ans lors de son stage en Alberta, nous nous lancerons des demain guidon premier dans les Prairies. Les Harris sont des gens tres sympathiques et simples. Il fait bon d’etre chez eux.
Prochaine halte dans notre pelerinage Albertain: High River (lieu du stage en tant que tel), quelque 80 km au sud de Calgary, ou nous profiterons de l’hospitalite des Neilson, qui nous accueilleront dans leur ranch. Ensuite, en route pour l’aventure: evitant le plus possible la transcanadienne, nous entreprendrons la traversee des cuisantes Prairies (en plein mois de juillet), pour ce qui s’annonce comme etant la portion la plus isolee de notre periple. Les nouvelles se feront donc peut-etre rares…
Mais ne vous inquietez point pour nous, chers covoyageurs: armees de notre creme solaire et de nos nouvelles radios, c’est au rythme de la musique country que nous avalerons les kilometres, chantant a tue-tete. Selon nos previsions, nous devrions etre de retour a Quebec aux environs du 20 aout.
Mais laissons de cote ces routes lointaines, et contentons-nous pour l’instant de celle qui nous attend.
Fait # 379: Le Canada, c’est vraiment grand.
En esperant etre portees par les grands vents, nous roulons vers vous,
Andree et Josianne